Les derniers moments au Caire sont passés au restaurant Sachi dans le luxueux quartier de Heliopolis. Le chauffeur n'a pas l'habitude des quartiers élitiques, je dois le guider avec mon Google Maps, ce qui le fait bien rire. Nous retrouverons le chauffeur et notre guide Mohamed le 11 janvier.
Nous arrivons tard au Sofitel Old Cataract d'Assouan après un vol encore une fois pile à l'heure sur les ailes d'Egyptair. Avant d'embarquer dans l'avion au Caire, il y a une seconde vérification de sécurité. Un homme porte un support lombaire autour de la taille et l'inspecteur trouve un cadran dans son bagage à main. Mon imagination s'emballe... Mais, comme j'écris ces lignes, vous devinez qu'il n'a rien fait sauter! Épuisés de la route interminable qui nous a ramenés au Caire et courbaturés par la nuit dans le désert sans oreiller, on s'endort rapidement dans nos petits lits simples bien confortables.
Au réveil, j'ouvre les rideaux opaques et je découvre la vue de notre balcon. Image de carte postale, le Nil coule entre la rive droite d'Assouan et la légendaire île d'Éléphantine. Des felouques glissent doucement entre les rochers sous le soleil naissant. L'hôtel Old Cataract se dresse, impérial, conscient de ses presque 120 ans d'existence. Le Old Cataract est un lieu chargé d'histoire. Contruit en 1899, le bâtiment de style colonial anglais accueillait les riches voyageurs qui s'aventuraient en Égypte par bateau à vapeur ou par train au début du 20e siècle. Agatha Christie l'a utilisé comme décor pour son roman Mort sur le Nil, et l'adaptation au cinéma a été tournée ici. Le président Mitterrand s'y installait l'hiver.
Datant du début de notre ère, le temple de Kalabcha, peu visité, est dédié à la divinité nubienne Mandoulis qui incarne la jeunesse solaire. C'est le premier temple nubien à avoir été déplacé au début des années 60 pour le sauver des eaux du Nil après la construction du barrage du Lac Nasser. 16 000 blocs de pierre furent deplacés sur une centaine de bateaux. Les Allemands furent récompensés de leur contribution en recevant la porte du temple, aujourd'hui exposée à Berlin. Situé sur un promontoir, Kalabcha est une parfaite introduction pour comprendre les éléments de base qui composent un temple égyptien : le pylône (la porte monumentale), la cour à ciel ouvert, la salle hypostyle (la salle des colonnes) et finalement le sanctuaire sacré.
J'aime les guides flexibles et, heureusement, Mahmoud ne fait pas exception. Peu enclin à visiter le temple de Philae en plein soleil du midi, on convient d'une pause dîner à l'hôtel, d'une reprise à 14h pour Philae, d'un retour au Old Cataract pour le coucher du soleil et de la visite du Musée nubien à la nuit tombée. Je vais bien m'entendre avec Mahmoud!
Le temple de Philae est étonnamment asymétrique pour un temple égyptien. L'exception vient de la contrainte imposée par les dimensions modestes de l'île sur laquelle il a été construit. Mais l'île que nous visitons aujourd'hui n'est pas l'originale, le temple a cette fois encore été déplacé pour être sauvé des eaux. Même les contours de la nouvelle île ont été modifiés pour calquer l'ancienne île en forme d'oiseau. Nous sommes accueillis par un grandiose pylône gravé de divinités gigantesques, dont Isis à qui est dédié le temple. La légende raconte que Seth découpa son frère Osiris en 14 morceaux qu'il cacha tout au long du Nil. Isis, la femme d'Osiris, ne réussit qu'à récupérer 13 morceaux de son époux. Sa jambe fut retrouvée tout près de l'île où le temple a été construit, ce qui explique le choix de l'emplacement. Magicienne, elle redonna vie à Osiris, avec qui elle conçut Horus, et s'installa sur l'île de Philae. Mais, demandai-je au guide, quel est le 14e morceau qu'Isis ne retrouva jamais? Son phallus évidemment, mangé par trois poissons, imaginez-vous donc, et qu'elle remplaça par un sexe en argile. Certaines salles du temple sont envahies par les groupes, dont plusieurs japonais, qui glânent des photos en traversant les pièces à une vitesse ahurissante.
Une bière Sakara prise sur le bord du Nil accompagne le coucher du soleil. Les felouques rendent pittoresques la vue orangée qui s'offre à nos yeux. Au musée nubien, les commentaires de notre guide sur chaque pièce exposée sont reçus par des baillements, une visite longue pour des gens pas trop futés comme nous qui n'avons pratiquement pas bu une goutte d'eau de la journée.
Éric et moi arrivons au restaurant 1902 de l'hôtel Old Cataract vêtus de nos vestons expressément emportés pour cette occasion. Le décor, qui rappelle la Mezquita de Cordoue, nous ne pourrons que l'admirer de loin. On nous refuse l'entrée au grand restaurant...à cause de nos souliers. Mes souliers viennent de Dubaï et ceux d'Éric de Lisbonne, mais ça ne semble pas suffire ici. Humiliés, on se plaint au gérant des restaurants, à la réception, même au gérant de l'hôtel, rien à faire, le règlement c'est le règlement. Nous venons de nous heurter à la seule règle respectée en Égypte : le code vestimentaire des souliers. À la fin des discussions, on nous dit d'aller mettre n'importe quel autres chaussures et de retourner au restaurant, mais l'envie n'y est plus. Nous nous rabattons sur le resto égyptien où on nous invite à manger dehors à 9 degrés. Je retourne à la réception pendant qu'Éric et Gervais ramassent tous les vêtements les plus chauds pour affronter le froid, prétextant que je ne mangerai pas dehors alors que j'avais une réservation ferme depuis octobre bien au chaud au 1902. Après moults téléphones, on nous installe à l'intérieur du Kebabgy pour un souper qui ne passera à l'histoire.
Je philosophe un peu en mangeant les kofta. Qui vient en Égypte avec des souliers en cuir patin? Certainement pas les visiteurs qui marchent dans les dunes du désert lybique, qui dorment sous la tente ou qui affrontent les rues poussiéreuses du Caire. Plutôt, je dirais, les voyageurs qui voient l'Égypte comme une destination pas chère, au climat exceptionnel et qui ont l'intention de passer le plus clair de leur temps sur le bord de la piscine, sur la terrasse à boire une Stella Artois et qui visitent les temples à bord d'un bus climatisé en fermant les yeux quand ils croisent l'église copte protégée par un char d'assaut juste en face de l'hôtel. Le Old Cataract est une enclâve hors du temps à l'écart de tout ce qui est réellement égyptien. L'image du paradis qu'est le Old Cataract Hotel craque de partout. Les employés nous accueillent d'un bonjour, bonsoir savemment appris, mais ne parlent évidemment pas un mot de français. Le maître d'hôtel tente de me persuader que le mousseux Aida que j'ai commandé est dans la bouteille avec l'étiquette Valmont en pointant le mot Brut... Des employés appliquent des règles dignes de 1902 pour manger dans la grande salle à manger. Une tradition ampoulée qui, depuis toujours, s'assure de préserver les visiteurs rêvant d'exotisme de la dure réalité d'un pays du tiers-monde.
Triste d'apprendre que le Old Cataract n'est plus qu'une légende...
RépondreEffacerCeci dit, on peut dire que vous n'êtes pas chanceux pour vos souliers. Vous devriez pourtant savoir, depuis notre aventure au Standard de New York, que les souliers à lacets ne passent pas l'examen des endroits sélect!
Et n'oubliez pas de boire de l'eau aujourd'hui!
Il devrait y avoir une différence entre un bar new yorkais, et un hôtel où je suis déjà client. Mais nous n'aurions pas traîné une 3e paire de souliers juste pour un souper non plus. On ira en France pour manger Français 😛
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