Pour qui se lève le soleil

Longtemps isolé et réservé aux voyageurs aventuriers, les temples d'Abou Simbel sont aujourd'hui aussi facile à rejoindre que de faire la route Québec-Montréal.  Pour les sauver des eaux montantes du Lac Nasser provoquées par la création du barrage, il a fallu les découper en milliers de blocs puis les remonter 60 mètres plus haut dans une colline artificielle.   Abou Simbel se compose de deux temples taillés et creusés dans le roc, alors imaginez un peu le travail colossal mis en oeuvre pour les déplacer.  On nous dit que les ouvriers avaient une marge de manoeuvre de 4 millimètres dans les coupes qu'ils faisaient dans la pierre, il y sont arrivés en ne dépassant pas 2 millimètres !

Nous arrivons un peu avant midi, juste à temps pour voir le soleil inonder encore l'imposante entrée du temple.  Mégalomane, Ramsès II s'est déifié et a demandé qu'on le représente sous la forme de quatre colosses à quatre âges différents sur la façade.  Un des colosses s'est écroulé lors d'un tremblement de terre dévastateur durant l'ère pharaonique, mais les trois autres sont toujours debout.  À l'intérieur, une rangée de colonnes à l'éfigie du pharaon narcissique, et, tout au fond, une petite salle où quatre statues trônent.  Deux fois par année, ces statues sont illuminées par le soleil qui pénètre le temple, sauf celle du dieu des ténèbres, Ptah, qui demeure toujours dans l'ombre.

À côté, un plus petit temple dédié à Hathor, déesse de l'amour et de la fête, représentée comme une femme avec des cornes de vache.  Le temple est en fait un hommage à Néfertari, l'épouse préférée de Ramsès II.  Une inscription sur la façade "Néfertari, pour l'amour de laquelle se lève le soleil" démontre tout l'amour que le pharaon portait à son épouse nubienne.  Mais il devait s'aimer lui-même encore plus, car des six statues qui composent la façade, 2 représentent Néfertari, et 4 représentent Ramsès II.

Nous passons l'après-midi à notre hôtel, prisé par des groupes japonais, italiens et espagnols.  Les décorations de Noël sont une horreur de ouates collées qui font rêver aux bonhommes de neige gonflés.  Sur le bord de la piscine, la radio a vendu son âme aux américains alors qu'alternent les grands classiques des fêtes de Céline Dion et Mariah Carey.  Exotique à souhait...  On déguste une pizza pas mal du tout sous la fumée des cigarettes des Italiens qui s'exclament Que bella pizza en voyant notre dîner arriver.  Ironie?

Au coucher du soleil, nous retournons aux temples d'Abou Simbel pour le spectacle son et lumière.  Nous sommes parmi les premiers, mais une règle nous empêche de nous asseoir dans les premières rangées à gauche, réservées aux Japonais.  Les Français et les Italiens doivent prendre place à droite, et les Espagnols au fond.  Un système étrange fondé sur l'ethnie et probablement encouragé par le bakchich, bienvenue en 2018 nos amis les Égyptiens!    Pas si mal, nous sommes à la 3e rangée à droite dans l'amphithéâtre ségrégationniste.

J'aurais pleuré.  Alors que le spectacle commence, en Japonais, mes écouteurs ne fonctionnent pas!  Je fais signe à Eric de me remettre un de ses écouteurs, mais je n'entends que le grichement de la radio.  Éric me dit que le sien fonctionne à moitié, j'essaie donc de jouer avec la prise des écouteurs, et je coupe le son pour de bon à tous les deux.  Déçus, on se contente de regarder les projections pâlotes éclairer les façades des temples de Ramsès II et de Néfertari sans comprendre un strict mot de l'action. Gervais, assis plus à droite avec son trépied, me convainc que je n'ai rien manqué et n'arrive même pas à me résumer "l'histoire".  Quand je m'avance pour prendre la photo du temple de Néfertari, illuminé, il s'éteint soudainement.  C'est le comble!  Je cours vers le temple de Ramsès et, heureusement, il est toujours éclairé celui-là.

L'hôtel a été pris d'assaut par les Japonais.  Ils ont envahi la réception, là où il y a de l'internet, et la salle à manger aux allures de chapiteau de cirque, est sous le contrôle nippon.  On nous assigne une place de choix près de la scène où une danseuse du ventre s'exécute avec une grâce toute bovine (hommage à la déesse Hathor assurément!).  Des danseurs au rythme douteux s'agitent avec des drapeaux sous des bruits de synthétiseur inquiétants.  Où sommes-nous?  Le buffet est respectable et servi avec un sourire qui me semble innaproprié devant un spectacle aussi désolant.  Quand un danseur à la jupe hawaïenne fait son entrée et choisit parmi la foule ses victimes pour l'accompagner sur scène, nous nous sauvons.

Le soleil ne se lève pas que pour Néfertari.  Notre guide nous a organisé une balade en bateau sur le lac Nasser pour voir le soleil se lever sur Abou Simbel.  L'activité, illicite paraît-il, nous impose de nous lever à 5h.  Nous ne sommes pas les seuls aussi matinaux, nos amis japonais sont tous debout en train d'embarquer dans leurs autocars.   Nous nous retrouvons avec deux Nubiens, l'un en sandale, l'autre pieds nus, dans une embarcation qui pourrait contenir 20 personnes, à voguer sur le lac, frigorifiés par l'air glacial du petit matin.  Alors que le soleil pointe doucement à l'horizon et jette ses premiers rayons sur le visage de Ramsés II, nous sommes bien contents de nous être levés tôt pour voir pareil spectacle. 

4 commentaires:

  1. Dans l'ancien temps, les mégalomanes ont construit des merveilles qui ont duré des siècles. Mais nos jours, nos mégalomanes se vantent de leurs boutons de bombes atomiques installés dans leurs bureaux..

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    1. On utilisait le pouvoir pour créer des choses grandioses. Ce n'est plus toujours le cas...

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  2. Oubliez les horreurs de ouates collées, les vocalises de Mariah Carey, l'amphithéâtre ségrégationniste et ses écouteurs bons pour la poubelle, la grâce bovine de la danseuse du ventre et le danseur à la jupe hawaïenne.
    Ne vous souvenez que de ces merveilleux temples remplis de mystères.

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